Chica chica chic ay ay ay

Où il est question de Synchronicité, de psy,
de Luis Mariano et d’Ibn Shobol qui, vraiment, nomadise n’importe où.

Lors de mes pérégrinations, j’étais récemment à Cadix où, j’aurais dû m’y attendre, je suis tombé sur mon vieil ami Luis, Luis Mariano. Installés à la terrasse d’un café, nous devisions sur l’avantage qu’il y a à ne rien faire d’autre que regarder passer les gens lorsque Luis, sans doute en proie à une vision révélatrice me désigna du menton une fille en me glissant à l’oreille : «Non mais, vise moi ça !».

— Laquelle ? Celle en jean ?
— C’est quoi un djinn ?
— Laisse tomber… Tu parles de celle qui regarde par là ? À voir comme elle te dévisage, on dirait que tu ne lui es pas étranger.
«C’te blague» qu’il m’avait répondu. «Je suis quand même ici quasiment chez moi, si je ne m’abuse».

Un instant il avait cru reconnaître Caterinetabella, mais lorsqu’elle était arrivée à notre niveau, il avait compris qu’il n’en était rien.
La fille avait de magnifiques yeux de velours, contrairement à Caterinetabella qui les avaient torves et ternes, suite à un gros chagrin d’amour où ses glandes lacrymales avaient cessé de fonctionner comme une horloge bien huilée.

«Aïe aïe aïe, qu’elle est belle».

Il s’était prestement levé et m’avait planté là, me laissant régler la note. Il l’avait suivie et après que je les eu suivis du regard ils avaient disparu au coin de la rue de Tolède.

Un vieil ami académicien me sachant en Espagne m’avait demandé de lui ramener une épée. Il avait égaré la sienne lors d’une cérémonie d’adoubement particulièrement arrosée. La route de Séville, comme on peut s’y attendre pour peu qu’on ait une certaine aptitude à se représenter le réseau routier de l’Espagne, prolonge la rue de Tolède. Une fois rendu à Séville, je n’eus aucun mal à localiser la rue de Tolède que prolonge la route de Cordoue. Ayant travaillé dans le cuir, je savais pouvoir trouver à Cordoue l’artisan qui confectionnerait à coup et coût sûrs la meilleure gaine qui fut. Mon ami académicien m’ayant confié le patron en carton ondulé de l’épée de ses rêves, j’avais fait fi des quolibets à mon encontre que m’avaient adressé deux académiciens jaloux : «D’abord Tolède, puis seulement Cordoue. L’épée puis son étui. Les boeufs avant la charrue, pas l’inverse…» Quand j’avais évoqué le patron en carton ondulé, j’avais été la risée des mêmes. Ils avaient bien été obligés de ravaler leurs sarcasmes quand je leur avais suggéré de s’imaginer dans la foule d’un quai de gare munis d’un patron encombrant qui, immanquablement, aurait à souffrir du transport.

En relation épistolaire avec un psychanalyste bien connu, dont je tairai le nom, et avec qui une amitié s’était tissée, je lui avais écrit une longue lettre au sujet de mes détracteurs.
«Des envieux, de malheureux envieux et de tristes sires. Ne leur communiquez surtourt pas mes coordonnées. Bien à vous : CGJ» fut sa réponse.

L’artisan sur lequel j’avais jeté mon dévolu, reconnaissant en lui l’habile maître d’oeuvre qui saurait dominer la situation (puisqu’étant moi-même un maître ès cuirs peaux et crépin), choisit lui même les plus belles peaux parmi les dizaines de paires d’oreilles de taureau délicatement suspendues à l’aide de pinces à linge en balza. Ells avaient subi un lent tannage traditionnel dans l’observance des règles de l’art d’une complexité sans pareil et qui tenaient d’un long savoir faire alchimique. Une fois les pièces découpées sur le zinc, parées, assemblées et cousues à la main, l’étui proprement dit serait mis en forme puis gravé selon l’art ancestral du guadameci, un des fleurons artistiques de Cordoue, qui en fit sa réputation.
Le travail de gainerie ne serait pas achevé avant une semaine, en supposant que le temps reste au beau fixe. Installé dans une petite pension hélas pas assez couleur locale à mon goût, sise avenue de Cadix, je décidai de courir la ville que je savais être des plus intéressantes. Je remontai l’avenue, et alors que je traversais le Puente Romano, je les vis qui venaient vers moi. Lui -Luis- avec son écharpe de soie blanche qui virevoltait au vent. Il maintenait d’une main son éternel chapeau pour qu’il ne s’envole pas et tenait de l’autre une femme qui ne pouvait qu’être sa belle de Cadix. Mes attributs vestimentaires n’ayant rien qui permette de m’identifier à distance, ils ne m’avaient pas encore reconnu, aussi décidai-je de faire profil bas car je n’avais nulle envie de bouleverser les plans qu’ils avaient mis en place pour leur escapade.
Je me plaquai contre le parapet, m’y accoudai, posai la tête entre les mains, adoptant l’attitude du touriste désoeuvré et la posture du promeneur songeur et, laissant mon regard errer au le fil de l’eau du Guadalquivir, j’attendis qu’ils passent derrière moi.

«Je te dis que c’est lui. Je te l’avais dit que c’était inévitable ! Si ça, ça n’est pas de la synchronicité, j’arrête d’opérer».

Luis ne faisait pas dans la chirurgie, mais hélas ! dans l’opérette. Et doublement hélas, il s’agissait bien de synchronicite. Terme qu’il avait appris au cours d’une conversation débridée avec un dénommé David Peat que CGJ lui avait présenté. On m’aurait dit, à l’époque, que Luis connaissait CGJ, ça m’aurait encore plus étonné que d’apprendre qu’il était un émule du pape. Preuve que lorsqu’on s’imagine connaître les gens, ça n’est qu’une croyance et que lorsque l’on croit communiquer avec eux, ça n’est qu’une illusion. Comme le dit à peu de choses près mon ami Roland, Moreno de son patronyme, communiquer, ça implique de télépather un minimum, de tchatcher d’esprit à esprit, voire de coeur à coeur, quitte à ce que ce soit à sauts de puces.

On avait passé la soirée ensemble, ce qui semblait arranger Luis qui, pour l’occasion, s’était défait de son galurin, dévoilant (sans s’en rendre compte ou volontairement ?) son 7e chakra, celui du haut. Le lendemain il m’apprit qu’il avait enjoint la belle d’aller se faire voir les mirettes chez un ophtalmo de ses amis qui, chance ou synchronicité, demeurait à Cadix.
Elle avait nourri l’inspiration du chanteur de Mexico et, sa prestation assumée, il n’y avait dès lors aucune raison qu’il ne la renvoyat pas regagner ses pénates. Ses conquêtes n’avaient qu’un but : servir sa carrière. Devrais-je en référer à CG m’interrogeai-je ?

Le soir, attablés à une terrase de café pour voir passer les gens, ce qui, comme chacun le sait, est une source d’inspiration inépuisable, Luis me fit l’insigne honneur de me dévoiler sa toute dernière création. Hasard phénoménal ? Alexandre Lagoya sirotait une grenadine, pas rare dans la région, à deux tables derrière nous. Ida Presti s’était fait chouraver son étui de guitare à un concert, et il était spécialement venu à Cordoue pour en commander un autre sur mesure. La partition de Romance Anonyme y serait reproduite en guadamece. Il avait pensé à une autre oeuvre, plus aboutie, comme “Le tombeau” de Claude Debussy, pour guitare, que Manuel de Falla avait composé en 1920, mais Ida Presti ne jouant ni violoncelle, ni contrebasse, il s’était résigné. Puis un tombeau, c’est lourd.

Luis s’était lancé, d’abord timidement. Guitare en main, Alexandre avait eu vite fait de trouver le rythme approprié, inspiré d’une musique de la série TV Zorro, dont il était aficionado.

«La Belle de Cadix a des yeux de velours
La Belle de Cadix vous invite à l’amour
Etc.
Psi-co ! Psi-ca ! Psi ! Ay ! Ay ! Ay !…
Ne veut pas d’un amant !»

Elle est belle, on l’a compris, ses yeux de velours allument les coeurs et le reste, mais au final, elle reste chaste. Basta les amants, et bonjour le couvent. Pas étonnant que Luis ait jeté sa belle, façon de voir les choses.

J’avais entendu pire, surtout venant de lui, mais les consommateurs s’étaient pris au jeu, et lui était aux anges. Sa belle de Cadix l’avait inspiré, tant mieux pour lui.
Son «Psi-co ! Psi-ca ! Psi ! Ay ! Ay ! Ay !» », je le trouvais quant à moi plutôt raide à prononcer. Plusieurs clients du bistrot avaient d’ailleurs eu de la difficulté à reprendre en choeur, et ça avait pas mal bafouillé en écho.
M’en étant ouvert à Alexandre Lagoya, celui-ci avait confirmé.
On avait suggéré «Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay» » tout de même plus hispanisant, et lorsque Luis avait entonné sa dernière oeuvre impérissable pour la deuxième fois, tous avaient été conquis.

Quelques années plus tard, lorsque j’avais appris la disparition de Luis Mariano, j’étais retourné à Cadix en passant par Tolède et Cordoue où, hasard ou pas, Alexandre Lagoya devait se produire, ce que j’ignorais. Un autre académicien m’avait prié de lui ramener une épée de Tolède et un fourreau en cuir de Cordoue (il avait égaré son épée lors d’une discussion mémorable relatives aux coupures de mots et au cours de laquelle on en était venu aux mains). Rendu dans cette gainerie qui n’avait pas changé d’un iota, quelle ne fut pas ma surprise de voir, posé sur une banque et en train d’être emballé, un pan de cuir non encore recouvert de kraft beige orné de motifs musicaux. M’en étant approché, je vis bien qu’il s’agissait d’une partition. Amateur de musique, décrypter le peu de mesures encore visibles me permit de reconnaître immédiatement de quelle oeuvre il s’agissait : « Romance anonyme ».

Le soir même, je retrouvai Alexandre Lagoya au même café où La Belle de Cadix avait réellement vu le jour… après avoir disparu, « renvoyée » par Luis.
Après qu’il m’eut dit, plein d’émotion, que l’étui de cuir était désormais le sien, nous parlâmes hasard, nécessité, concours de circonstance, synchronicité, CGJ et Luis Mariano. Qui depuis pas mal d’années déjà n’avait plus besoin de courtiser les filles pour trouver l’inspiration, là où il était.

.

Cadix.

Jamais je n’aurais imaginé qu’il y eut une rue Luis Mariano à Cadix. Je n’aurais jamais imaginé non plus qu’il y eut, au beau milieu de cette rue, une bâtisse ancienne d’inspiration arabe, qu’une plaque signale comme avoir été la demeure d’un dénommé Ibn Sohbol, poète et philosophe du 11e siècle.
La bâtisse abritait une institution caritative.
Voulant en savoir plus sur cet Ibn Sohbol, je sonnai.

Derrière les yeux d’un noir limpide qu’une cornette de bonne soeur soulignait, je reconnus ceux de velours de soeur Anno-Maria, car c’était ainsi, Anno-Maria, qu’elle s’était toujours appelée.

Hasards ou synchronicités, quelle importance ?
Le merveilleux, la drôlerie, le surprenant et l’humour décalé qu’offrent la vie m’ont amené aujourd’hui à ouvrir ce blog dans lequel je compte bien poursuivre mes pérégrinations en Espagne et partout ailleurs.
À chacun ses chateaux, fussent-ils de sable.

Merci à Luis, Alexandre, Ida, CG, David, Roland, Ronceveau et surtout à Anno-Maria que j’aurais tout de même bien aimé séduire.

«La Belle de Cadix n’a jamais eu d’amant
La Belle de Cadix est entrée au couvent.
Chi-ca ! Chi-ca ! Chic ! Ay ! Ay ! Ay ! (ter)
Ah !»

.

* Manuel de Falla est né à Cadix. Bizarre ?

Après avoir été jetée par qui on sait, Anno-Maria (à ne pas confondre avec Maria-Anno, ou Mariano pour faire plus rapide), sur les conseils d’un abruti qui lui avait raconté des histoires sur le deuil avait fait appel à un psy. « Tant que tu n’auras pas fait le deuil de cette histoire d’amour [tu parles d’amour !], tu ne pourras pas trouver le bonheur » lui avait-il débité ». Un psy, elle en avait trouvé un sur le Chasseur Français. Il l’avait draguée de façon éhontée, et un tout petit peu plus, d’où le terme éhonté. Pas couillon, le psy en question s’était arrangé pour que ce soit elle qui porte la honte, et Anno-Maria s’en était partie laver cette honte dans un couvent, en même temps qu’elle y avait lavé les sols pendant de longues années et assumé des corvées à côté desquels les sept travaux d’Hercule sont des babioles. L’abruti conseilleur en question n’était autre que qui vous savez. Vertiges de l’amour ! Luis coupable ? Non, mais le psy, certes !

IBN SHOBOL

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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