S’en voir

Je m’en vois. Je viens de le dire, et si je réitère, c’est parce que, vraiment je m’en vois. Pas en l’air, non, ici, sur le plancher des bovins pas toujours, hélas! celui des bons crus, et surtout ici dans ce coin du Berry.
Il y en a d’autres qui s’en voient, je sais. Je ne suis pas le seul, mais ça n’est pas une raison pour que je me taise, quoiqu’en pensent ceux qui aimeraient bien que je cesse de dire que je m’en vois. Facile pour eux, qui ne s’en voient pas. Sauf peut-être en l’air, raison probable pour laquelle ils ne s’en voient pas autant que je m’en vois.
L’autre jour je suis tombé sur l’un d’entre eux, un qui s’envoie à l’aise en l’air, et avec qui je vous le demande? Je préfère le taire, mais vous comprendrez. Et vous comprendrez aussi pourquoi je m’en vois tant. Dentreux, qu’il s’appelle. Alain.
Et s’il n’y avait que ça. Eh bien non. Je ne veux pas dire qu’il ya pire qu’être quitté par une idiote, mais pas loin. Les couleurs, par exemple. C’est beau, les couleurs. sauf que je les distingue si mal que c’est comme si le monde n’avait pour toutes teintes que des gris à peine colorés, maladie rare et bizarre qui aurait tout de même pu me valoir une citation dans le livre Guiness des records. Les couleurs, c’est comme si je ne les voyais plus. Pareil quand je me déplace : sente, chemin, routes et rues, autoroutes ou autostrades, si je suis à l’étranger, pas n’importe lequel, je ne distingue nettement plus grand chose. Va essayer de retrouver ta voie quand tu l’as perdue et que tu n’y vois rien.

 Je m’en vois tellement que je râle. Je balance des pavés sur des cibles qui se débinent, j’adresse des piques qui n’atteignent pas leurs destinataires, J’envoie des coups de pieds qui se fondent dans la nuit, j’éructe, je rue dans les brancards à me désosser, je gueule avec pour seul effet celui de me casser la voix. Je brasse pour ne pas couler, je crawle pour pas sombrer, mais je finis par boire la tasse avant qu’une bonne âme me jette une bouée. Allez vous faire entendre avec une voix cassée !
Décidément, je m’en vois. Et le pire, c’est que je ne sais rien, mais fichtrement rien de l’origine de cette expression à la con: s’en voir !
J’en ai interrogé pourtant, et pas des plus stupides. «Non, je ne vois pas d’où ça vient», ou «Attendez… s’en voir, s’en voir… Non, je ne vois pas. Allez voir du côté de l’Académie. Paraît qu’il y a des érudits».
 

Je suis allé voir.
Pour rien.
J’ai essayé de voir par moi-même, mais ni les « sans voir », « sang boire » (distorsion connue des hispanisants du « v »en « b ») et autres « cent, sans, s’en, sens » ne m’ont satisfait. S’en voir pour travailler d’arrache-pied, passe encore si on arrive à un résultat, mais dans mon cas, les seul résultats obtenus sont un sempiternel échec. Je suis de la revue, quoi. Et être de la revue, ça m’énerve presque autant que ça m’interpelle. D’où les nombreuses questions que je me pose, dont celle-ci qui me turlupine, concernant l’origine de cette expression : « travailler d’arrache-pied ». Je n’ai, quant à moi, jamais vu personne se faire arracher le pied à force de travail. Quand je dis jamais, j’exagère.

Une fois, au cabaret où je travaille de temps en temps comme costumier, un acrobate –un nommé Innbaker, comme l’annonçait l’affiche en gris-rouge, gris-noir et gris-or– s’est effectivement arraché le pied à faire le malin sur ses agrès. Je doute cependant que cet incident, somme toute anecdotique, ait quoi que ce soit à voir dans l’origine de l’expression. Que s’était-il passé pour qu’il se retrouve unipédiste ? Fieffé cabotin et certain de plaire à la gente féminine, il avait fait du rentre dedans à grand renfort de coups d’œil à une des filles de la revue, une ex, devenue d’ailleurs bien ordinaire depuis qu’elle m’a quitté. Erreur fatale moins rare qu’on ne le pense dans ce cabaret où la plupart des accidents sont dûs à une faute d’inattention dont les causes sont toujours les mêmes: les tenues affriolantes dont j’affuble les girls et partenaires féminines des artistes. Dans ces conditions, on comprendra les risques qu’encourent les jongleurs, acrobates, funambulistes et autres trapézistes qui perdent de vue l’adage « bon pied, bon oeil » et surtout son contraire. On a vite fait de perdre la tête et tout aussi vite fait de perdre pied. Je n’affirmerais cependant pas qu’Innbaker n’avait plus toute sa tête lorsque les secouristes étaient venus le secourir, tâche dans leurs cordes et attributions. Avec les cordes qui faisaient des sacs de noeuds, ils s’en étaient sacrément vu pour récupérer le pied du malheureux.
Après que l’artiste fut sorti du coma, mes tendances compassionnelles avaient guidé mes pas jusqu’à l’hôpital que la une du journal local avait cité. Remis sur pied après une intervention aussi lourde que délicate, notre acrobate ne s’en était jamais complètement remis, raison pour laquelle j’avais pris l’habitude de lui rendre visite, culpabilité oblige: sans mes lingeries de cuir très coquines, l’accident n’aurait peut-être jamais eu lieu. Sans spectateurs non plus, certes, mais qu’aurais-je pu y faire ?

Habitué des agrès et des rétablissements, quinze jours lui avaient suffi pour se rétablir, mais la greffe ayant mal pris, il n’a jamais remis les pieds sur la piste du cirque qu’il oublie petit à petit en s’efforçant de noyer son chagrin dans l’alcool. Les gens de cirque, surtout les acrobates, ne manquent pas de volonté.
D’origine paysanne, il s’est depuis reconverti dans la culture des choux-fleurs, des choux-raves et des choux de Bruxelles dans un patelin du Berry.
Innbaker. Joseph Innbaker. Avec un nom pareil il avait eu quelque mal à se faire accepter des autochtones qui l’auraient volontiers expédié dans son pays d’origine, la Belgique.

Joseph et moi nous ne sommes pas loin d’avoir les mêmes goûts, du moins en matière de boissons diverses et variées, pour peu qu’elles aient une certaine aptitude à réchauffer le sang et échauffer les coeurs. Autre point d’entente: Joseph s’en voit autant que je m’en vois, et avec sa greffe mal fichue qui lui fait mal, on s’est bien trouvé pour râler de concert et en vouloir à la terre entière. Je sais que c’est idiot et qu’il y a pire, mais pour rien au monde je ne raterais une occasion de pousser ma gueulante à propos de tout et de n’importe quoi.
Comme je me la joue teigneux, geignard et râleur, ça en rajoute à mon sale caractère. Mais ça n’est pas pour me déplaire.
Devenu quasi ami avec Joseph, je lui rends visite encore assez souvent. Mais si je peux, j’évite une certaine date, anniversaire du départ impromptu de Berthe, sa femme,. Contrairement à d’autres épouses moins attentives et attentionnées qui partent sans laisser d’adresse, elle s’est installée à deux pas, dans le cimetière du patelin.

.

C’est parce que je baguenaude sans montre ni calendrier qu’hier je me suis retrouvé chez Joseph.
Tripaille et fromage local décemment arrosés, on avait remis ça au cas où, car va savoir si ça n’est pas la dernière fois. Prudent, Joseph avait joué les prolongations, malgré mes protestations manquant quelque peu de véhémences, je l’avoue. Une fois bien imprégné, il s’était lancé dans ce type de monologue dont les ivrognes ont le secret.

« J’suis point bourré, mais nom t’i dieu, je pourrais l’être si que j’voulais. Pas compliqué. Quèques coups de jaja, et hop, c’est parti » avait-il attaqué. Puis il avait enchaîné.
« Non j’suis point bourré, mais je vois pas, vraiment pas c’qui m’empêcherait de m’bourrer, nom t’i dieu. Et c’est même le contraire, parce que j’sais pas si t’as vu c’qui s’passe, mais c’est pas beau. Ah non, c’est pas beau. C’est tellement pas beau que je m’demande si j’vais pas m’bourrer pour oublier qu’cest pas beau. Non c’est pas beau. Et j’crois bien qu’j’vais m’bourrer. Et c’est comme si c’était fait. Allez mon Jeannot ! »
— Le Jeannot, il pense que ça va bien comme ça. C’est quoi ? Ton pied qui te fait mal?  Une lettre des impôts ?
— T’es plus mon pote si tu trinques pas avec moi.

Il avait sorti une troisième bouteille. Un instant il s’était planté, un verre Duralex en main, culotté à souhait.

 « Bon. Faut quand même remplir le godet, parce que faut pas croire, ça se fait pas tout seul. Avant, oui, quand la Berthe elle était encore là. « Berthe ! » que j’gueule des fois quand j’ai oublié qu’elle y est plus. Verse-moi donc une goutte. Berthe elle est morte, mais à part qu’elle me remplissait le godet, y’a bien longtemps qu’elle avait oublié de vivre. Elle buvait même pas. Alors trinquer, fallait pas y compter.
C’est tellement pas beau qu’i va falloir doubler les doses. P’têt même tripler ou plus. I z’y on montré à la télé. Pas joli joli. Et on y peut quoi, hein ? Rien ! Avec l’autre zigoto, le président qu’i disent. Président de quoi ? J’te l’demande. « Travaillez plus pour gagner plus ». Mon cul !
D’abord j’en ai rien à faire de gagner plus. Ce que je veux c’est suffisamment assez pour boire le coup avec les potes. Puis d’abord si que je voulais gagner plus, si j’ai bien compris, faudrait que j’me lève à pas d’heure. Tu fais comment pour régler le réveil matin à pas d’heure ? C’est pour des clopinettes que je trime, même pas pour des clopes.
Non mais t’as vu c’t’air surfait ? “Je veux, je décide, j’exige…”. Non mais c’est quoi ce citoyen? Viens-y à la ferme que j’te foute mon pied dans l’cul et que le bouc i t’fasse les yeux doux.
Mais c’est pas l’tout. Allez, santé ! »

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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