Le jour où les rotatives ont cessé de tourner

Miracle de la technologie, de la biologie, de la manipulogie (promue au rang de science) et de la connologie réunises, ça faisait pas mal d’années qu’on venait au monde avec puces-taupes cafteuses et caméras espionnes dans le crâne, au bout de chaque doigt pour ceux qui en avaient encore, et dans le fondement.

Miracle de la même technologie et des sciences de la communication, ça faisait un bail que tout ce qui se passait dans le monde, que ce fut au plan humain –collectif ou individuel– au plan climatique, géologique, astronomique et etcaetéraïque était immédiatement et automatiquement consigné par des machines. En video, audio, olfacto et kinesio, tout était enregistré : ce qu’on avait ingurgité la veille, grâce à un analyseur spectro-anal ; à quelle heure la poupée gonflable nous avait pété dans les mains à cause des trop nombreuses lacérations consécutives à d’autant scènes de ménage pour lesquelles aucun travail de résilience n’avait jamais été fait ; avec qui on avait passé une partie de la nuit et qui on avait rejoint au petit matin ; la marque préférée de croquettes pour chiens qu’obtenait la pauvresse du 8e en échange de gâteries avec le concierge ; la couleur du cheval d’Henri IV ; l’heure à laquelle le braillard du 2e avait fait sa quatrième dent et si c’était une canine ou une incisive ; la marque, la taille, le pedigree de l’auteur des excréments déposés devant la porte d’entrée d’un ennemi ; le lieu exact avec le nombre de victimes de l’accident qui avait opposé un surfeur imprudent à un porte-container de produits illicites d’importation ; le taux d’alcoolémie du ministre du bon maintien, à son réveil ; l’intensité plus l’ensemble des paramètres du tremblement de terre qui s’était produit au Tüpeutegrathai ; le type de virus qui s’était attaqué aux sommités scientifiques et politiques et la raison pour laquelle on aurait mieux fait d’enfermer tout ce beau monde ; la composition de le débit de l’eau du Gange à point d’heure et le débit de lait à Saint-Claude ; et la suite, incommensurable en termes d’octets, de bits et autres cochonneries.

J’arrête là. Sinon, car ne serait-ce que pour narrer la liste du type de données que ce système enregistrait, et ceci sans entrer dans les détails, il me faudrait plus de temps qu’il n’en fallut à l’univers pour en être là où il en est aujourd’hui. Sans parler du temps qu’il vous faudrait pour en prendre connaissance, ni du fait qu’aucun ordinateur ne pourrait accueillir l’infini fichier qui contiendrait l’ensemble de ces données.

La plupart des tâches qui, auparavant, étaient effectuées par les hommes l’étaient alors par les machines. Dont la rédaction, l’impression et la distribution des journaux. Le lendemain du 24 août 2075 et les jours suivants les rotatives du monde entier durent tourner si longtemps que, leur tâche achevée, elles finirent pas rendre l’âme, comme la rendirent aussi les machines en amont –dont les achemineuses de matières premières–, celles chargées de la rédaction  et celles en aval –distributrices et lectrices. Le génie humain avait récemment mis au point un système d’auto-lecture qui évitait désormais de perdre du temps à lire la presse. On eut pu craindre que l’incident eut de fâcheuses incidences sur la vie des hommes, mais il n’en fut rien, fort heureusement. Car la veille, soit le 23 août de la même année, les hommes, tous les hommes, les êtres humains, quoi, étaient passés de vie à trépas. Pour quelle raison ? Je n’en sais fichtre rien, et comment le saurais-je ?

Mais pourquoi les rotatives rendirent-elles l’âme, vous entends-je me demander naïvement d’une voix d’outre-tombe.
Rubrique nécrologique, vous réponds-je. Une rubrique nécrologique renfermant plus de 9 milliards de noms, adresses, dates de naissance et textes d’accompagnement individualisés. Vous voyez le tableau ? À raison d’une quinzaine de lignes par défunt, je vous laisse faire le calcul du nombre de pages de chaque journal, de son poids, son épaisseur, et si ça vous amuse celui du nombre de camions distributeurs, de litres de carburant, et le reste. Si ça vous amuse et si ça peut vous occuper l’esprit.

 

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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4 commentaires pour Le jour où les rotatives ont cessé de tourner

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