Médiator et fausses notes – par J.M. Thibaux

Le texte qui suit est le contenu intégral d’un commentaire que Jean-Michel Thibaux a écrit suite à l’article “Virus et croissance”.
Merci à lui.

En ce 3 mai 1969, le ciel de l’Ontario était couvert, il y avait de l’électricité dans l’air et les âmes des anciens Algonkins s’agitaient dans les sombres forêts bordant le lac. Dans l’avion qui s’abîmait dans les nuées, Jimi Hendrix halluciné par le vesparax qui le tuerait un an plus tard songeait à tous les calumets allumés pour la paix et à toutes les guerres qui avaient suivi. Le Boeing plongeait vers le béton, l’angoisse du chanteur grandissait. À 9 heures et demi dans l’aéroport international de Pearson à Toronto, les douanes canadiennes l’arrêtèrent et trouvèrent dans l’un de ses sacs des substances illicites ; Hendrix fut aussitôt arrêté puis emmené au siège de la police dans le centre-ville avant d’être libéré contre une caution de 10 000 dollars en espèces. Les conséquences de cet incident furent désastreuses : le gaucher vivra dès lors avec la crainte d’un emprisonnement. Et il est fort probable que la société bien pensante l’aurait privé de sa guitare et de son médiator s’il n’avait pas été fauché par la mort à l’âge de 28 ans.

En ce beau jour ensoleillé du 23 novembre 2010, ils sont sept à se faire dorer sur la plage d’un lagon de l’île Maurice. Ils caressent du regard les courbes des filles achetées avec le pognon des actionnaires. Au ponton du Trou aux Biches, sur le Blue Ice, yacht de 45 mètres aux formes profilées, loué aux frais de la société qui a distribué leur petit problème du moment, leurs avocats s’occupent de régler l’affaire au plus vite. Une bagatelle : entre 500 et 1000 morts. Les 7 ont décidé de faire porter le chapeau au laboratoire Servier qui a eu le malheur de fabriquer pendant 33 ans des millions de médiators. Une source de revenus en moins, ils en sont navrés comme ils l’avaient été lors de l’affaire du sang contaminé. Ils commercialiseront d’autres molécules tueuses, ils rafleront d’autres marchés de la santé en combine avec des hommes politiques, au pire ils continueront à vendre des millions de mètres cubes de produits chimiothérapiques. Avant eux, leurs ancêtres avaient fait fortune en répandant l’arsphénamine, un composé d’arsenic utilisé pour traiter la syphilis et la trypanosomiase. Dans une semaine, les 7 s’envoleront pour le colloque des actionnaires à Toronto. La douane canadienne ne fouillera pas leurs sacs. Les 7 ne jouent pas de la guitare, ils n’ont plus de médiator, ils ne mourront jamais à 28 ans.

Jean-Michel Thibaux

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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