Les voeux du Phonse et de la Germaine à des gugusses du pouvoir

«L’Alphonse…» qu’elle me dit l’épouse.
«Qu’est-ce qu’elle lui veut ? » que je lui réponds. L’épouse, quand elle me dit l’Alphonse, c’est que c’est du sérieux. Sinon c’est Phonse qu’elle m’appelle.

– Tu sais t-y quel jour qu’on est ? Le 31 de décembre. Et le 31 de décembre, on souhaite les voeux.

Germaine elle pose les questions qu’elle sait les réponses que, du coup, je pourrais très bien me tenir coi, mais alors on se causerait plus. Alors je lui réponds.
Je sais que c’est la Saint-Sylvestre, même que je l’ai marqué d’une pierre blanche, un certain satané 31 décembre. Et j’ai point besoin de lire le calendrier des PTT quand je vais aux vécés faire mes besoins pour y savoir que l’année est moribonde. Déjà la veille, c’est comme des méchants pincements au cœur, et à minuit pétantes, c’est la chamade, avec la mauvaise humeur.

Que je vous dise pour que vous y sachiez quand même, parce que la Germaine, c’était pas le genre sainte nitouche du temps qu’elle était jeunette, et c’est pas les amants qui lui ont manqué. Comme le dernier, ce foutu sacré salopard de Sylvestre, le gars de l’exploitation d’à côté qui lui tournicotait un peu trop autour pour qu’il y ait pas de fumée sans feu, qu’elle avait été à deux doigts de s’embarquer avec lui juste avant qu’il passe l’arme à gauche, que personne avait bien su c’qui l’avait emporté, pauv’ diable. Le 31 décembre, j’y sens comme y en a qui sentent quand c’est la fête des morts, qu’ils vont comme ça chez l’horticulteur acheter des saloperies de fleurs et qui disent, ben tiens alors, c’est quoi que je fous là ?

« Tu sais très bien que je sais très bien qu’on est le 31 décembre, finaude », que je lui réponds. « Je t’ai point attendu pour y savoir et si je me rappelle bien, mais je peux me tromper, c’est pas pour rien que je m’ai rendu à l’hyper. »
« T’as-t’y pensé aux cartes de vœux ? »
« C’te blague ! » que je lui dis. « Sauf celles des rigolos que je m’en charge, t’as plus qu’à y écrire aux autres et à la famille pour que j’y signe aussi ».

Les rigolos, c’est des types et des bonnes femmes qu’on a rencontrés, qu’étaient venus au pays. Tous des hautes fonctions, des pointures comme i’s disent entre eux, des pontes de la politique fringués comme des ministres, bagnoles aux vitres noires avec chauffeurs pas de la même couleur, et tout le patacaisse qui montre que ça pète dans la dentelle et que les fins de mois c’est jamais qu’un jour sans caviar. Le soir y avait eu une réunion avec les viticulteurs du coin. Discours à la con, promesses à la con, ils nous avaient pas mal pris pour des cons, mais le vin d’honneur sifflé et le buffet descendu, j’aime autant dire que les manches à balai dans le cul avaient eu vite fait de rejoindre les vestiaires. Du coup on avait pu causer le bout de gras, pas copain-copain, mais quand même…

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Quand la cuisinière a eu ronflé j’ai baissé le feu. Un ch’tiot verre de mirabelle sur la poulaille, deux dés de mûre, une bolée de blanc –de la Mondeuse–, quèques chanterelles, un peu de lard, une demie queue de veau, des airelles et hop ! que j’t’enfourne tout ça.

« Quatre heures à feu doux » que j’ai précisé à Germaine. « T’auras plus qu’à penser aux patates ».

.

On s’est distribué les cartes. Une dizaine pour elle, une pour moi, faut pas être chien. Écrire, c’est pas le genre de truc qui tourmente Germaine, mais pour moi c’est toute une affaire qu’il faut que j’y réfléchisse et que je m’applique. Surtout question écriture avec mes doigts gourds qu’on dirait des diots qu’auraient trop cuit, à cause que la vigne c’est pas de la fesse d’ange.
On s’est mis chacun à un bout de table, Germaine côté fourneau pour qu’elle retourne la bête sans qu’elle me dérange en passant si c’était moi qu’étais côté fourneau. C’est que notre chez nous est pas tant vaste.

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Coup de chance, les copains que c’est moi qui fais leurs cartes ils sont ensemble en chalet ou un machin comme ça, ce qui me donne l’idée d’en faire qu’une pour eux tous.

Chers amis très chers amis Salut tous.

C’est le Phonse qui vous écrit.
Je prends la plume pour vous souhaiter nos meilleurs vœux de ma part et de la part de Germaine qui se joint à moi pour vous les souhaiter aussi. À vous tous Alain, Brise, Brice, Bruno, Chantale, Chantal, Christine, Eric, François, Frédéric, Frédo, Georges, Henri, Jeannette, Laurent, Luc, Marianne, Marie-Anne, Marie-Luce, Maurice, Michel, Nadine, Nathalie, Nora, Patrick, Philippe, Pierre, Thierry, Valérie et Xavier on vous souhaite d’abord la santé, du travail mais pas trop, plein de pépètes sous, avec tous nos voeux de bonheur de nous deux, que ça serait gentil d’y transmettre de notre part à Nicolas, que Germaine elle dit qu’il serait peut-être pas avec vous.
Signé : le Phonse

 

 

J’y ai montré à Germaine pour voir si ça allait.

— Ça va ou bien ?
— Ça y f’ra bien. J’t’ai corrigé quèques fautes. Marianne, c’est pas la même. T’as plus qu’à y recopier au propre sur la carte. Je mettrai un p’tit mot, sinon ça la fout mal.
— C’est quoi que tu vas mettre ?
— Un truc comme quoi que s’ils ont tout ce que tu leur souhaites à satiété, et ça m’étonnerait que ce soit pas le cas, qu’ils pensent à ceux qu’ont rien, qu’ils se bougent un peu les fesses pour donner aux modestes autre chose que des fifrelins et qu’ils arrêtent de se la jouer, que c’est pas parce qu’ils ont de la réussite qu’ils doivent nous prendre pour des demeurés et qu’ils se mettent bien dans le crâne que les situations, ça se retourne plus vite qu’une crêpe. Et que c’est pas parce qu’ils sont pas rien qu’ils sont pas des pas grand chose, et qu’il y a que les fats qui montrent qu’ils ont de l’importance, et que… et que ça leur aurait écorché la langue de nous remercier pour le pinard ? Et que… Faut que j’arrange ça, que ça ressemble à quèque chose.
— C’est bien, c’est tout bien ma Germaine, et t’as ben raison. Mais dis-moi, tu sens c’que ça sent ?
Pour sûr, mon bonhomme. Sors-nous en donc une bonne et fait péter le bouchon, qu’on arrose c’te fin d’année.

 

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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