Effet papillon et crise économique

« Prédire un événement n’est déjà pas facile, mon Coco, mais quand il s’agit de l’avenir, c’est une autre paire de Channel » me disait hier ma couturière préférée. C’était à Hyères, il y a longtemps, hier n’étant qu’une façon de raccourcir les choses, et une autre concernant l’élégance qui impose de ne pas dévoiler son âge, fut-il de 85 ans passés, ce qui peut-être m’arrivera un jour.
Je l’avais écoutée sans bien entendre, ayant enlevé mon Sonotone comme je le fais lorsque je vais à la plage. Je n’aurais jamais dû l’enlever, malgré les risques d’ensablement tels qu’on en connaît au Portugal.

Après de brillantes études d’économiste j’ai ouvert un cabinet de prospectives économiques –“Prospectéco”– dont vous avez sûrement entendu parler sur les grands médias. Prospectives, parce que ça pose son homme, contrairement à Prédictions. Le premier s’adresse à une clientèle huppée et aisée, le second à une autre sans grande ambition et probablement de basse extraction. Très au fait des limites de la pensée rationnelle, j’ai suivi un cursus d’astrologie, un autre de numérologie d’arithmosophie auxquels j’ai rajouté une formation accélérée en tarotologie psycho-financière ainsi qu’une autre en guématrie avec 22 unités de valeur en isopséphie. Ce n’est pas tout : me référant à l’adage « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es », j’ai suivi l’enseignement d’anussomancie à l’Université de Soissons (Aisne) que m’a prodiguée le célébrissime professeur Alanhuys Proctor jusqu’à ce qu’il disparaisse en 2007, dans l’exercice de ses fonctions de proctologue-anussomancien, lors d’une terrible intervention sur un patient. L’anussomancie, cet enseignement éclairant à mi chemin entre les champs vibratoires de basse fréquence liés à l’incarnation, et ceux de fréquence atomique liés à la spiritualité, c’est pour dire. Et puisque c’est pour dire, autant dire qu’un examen quelque peu attentif de la partie de l’anatomie concernée par cette science révèle de nombreuses choses quant au profil alimentaire d’un patient client, profil à travers lequel se révèlent ses comportements. Un amateur de piments (principe feu, n impair) n’a pas le même comportement qu’un addicte à l’eau minérale (principe eau minéralisée, n pair). Le premier aura des tendances pyromaniaques, le second des extincto-tendances, ce qui pourra le conduire à être pompier ou, dans de rares cas, d’en faire, mais dans tous les cas il n’aura de cesse d’éteindre les feux, ceux des pyromanes comme ceux de l’amour. Un anus étriqué qu’un thermomètre ne parvient à pénétrer que s’il est enduit d’une substance grasse, telle un liquide oléagineux du commerce, de ceux dont on fait des salades, par exemple (éviter l’huile de vidange : quoi qu’on puisse en penser à cause de ce qu’évoque son nom, elle est à proscrire, sauf dans les cas graves), un anus étriqué, disais-je, est signe de retenue, de pingrerie, voire d’avarice ; tandis qu’un anus dilaté dont les sphincters sont relâchés indique sans faille une certaine prodigalité. Le propriétaire du premier sphincter anal aura tendance à la thésaurisation et à la spéculation ; le second aux dépenses inconsidérées, ne sera jamais sous l’emprise de la fièvre du profit, sauf si un comportement vénal causé par les vicissitudes de la vie l’y a porté. Tandis que le premier ne risque pas de protester si on lui dit qu’il est parpaillot ou anglican, le second, qu’il soit papiste, intégriste ou simplement fidèle à Rome ne peut qu’être catholique, ou à l’extrême limite orthodoxe.

Bref : armé de ces solides formations j’ai œuvré durant de longues et merveilleuses ânées années avec un succès grandissant, jusqu’à la première crise financière provoquée par les pays de l’OPEP. Contrairement à eux j’ai tenu bon et suis parvenu à redresser la barre. Bon an mal an j’ai continué à engranger d’honnorables et honnêtes profits jusqu’en 2008 où des événements apparemment anodins ont commencé à changer la donne avant de, une grosse paire d’années plus tard, bouleverser le paysage financier et me faire douter de mes talents d’economist & financial prospectiver (prononcer pwospèctaïveurw). Nous étions, moi y compris, le 2 octobre 2008, dont la somme guématrique majeure 28 est, comme chacun le sait, un nombre nucléaire de la plus haute importance. Plus surprenant et plus fort, le somme guématrique mineure 10 de 2008, associée au 2 et au 10 d’octobre (12 > 3) donne le 4 impérial derrière lequel se cache, vous l’aurez compris, le 22 ou XXII, le Mat. Ce n’est pas tout, car rappelez-vous : Mercure se trouvait en Scorpion en Maison IV, la réduction novénaire du XXII, le Mat des Tarots. Voulant en savoir un peu plus, je m’étais tiré les cartes et, surprise, alors que je m’attendais à ce que l’arcane XXII apparaisse soit à 6 heures, donc au sud, soit en tant que résultante des 4 précédentes, c’est l’arcane XIII qui était sorti. L’arcane XIII ! Pensez donc… Le Mat était tombé du jeu sans que je m’en aperçoive et reposait sur la moquette (le sol eut été en carrelage, nul doute que je l’aurais entendu choir).
Je regardai ma montre : elle indiquait 13 heures 9, dont la somme fait… 22 ! Et c’est à cet instant précis qu’avait retenti le heurtoir de mon modeste cabinet, mettant un point provisoire à mon verbiage.

Il était là, devant moi, dans l’encadrement de la porte aux chambranles en bambou, droit comme un i, son chapeau melon à la main. Le Grand Usurier en personne, que je ne vous ferai pas l’affront de vous présenter. L’invitant à pénétrer dans mon antre, je m’effaçai pour le laisser passer devant moi, ce qui me permit de découvrir, brodé en fils d’or sur son kimono de soie kaki, le nombre 22 que les façonniers réservent aux grands de ce monde. « Et voilà que ça continue » m’étais-je dit laconiquement en pensant à cette série numérique pour le moins intéressante.

L’automne 2008 s’annonçant aussi peu clément que celui de 1940, j’avais gagné le Tüpötegrathai où une chère amie avait mis à ma disposition les 250m2 de son modeste bureau contre quelques flaichs, la monnaie locale qui ne valait pas un rond, d’autant qu’elle était carrée. « Tu pourras y consulter comme tu l’entends, et mère s’occupera de toi » m’avait assuré Ørifice (qui se prononce Eurifice), mais que j’avais rebaptisée Eurydice. Le Tüpøtegrathai, alors financièrement exsangue, manquant cruellement d’économistes, ma clientèle était assurée jusqu’à la fin de l’hiver.

Ouvrant le Grand livre des Grands comptes que m’avait tendu le Grand Usurier, j’avais suivi du doigt les colonnes de chiffres. Arrivé au résultat final, mon index avait achoppé sur une infime protubérance. Que j’avais identifiée comme étant un grain de sable noir, courbe et oblong présentant toutes les qualités requises pour faire une honnête virgule. Que l’encre épaisse de mauvaise qualité produite à partir de l’excrétion bilieuse des escarmouches –les mouches-escargots du Yakmoakiconte et du Blennoragistan– avait fixé sur le papier. Le total des dettes 220 000 000 000 000 était devenu 220, 000 000 000 000, chacun des grands comptables s’étant congratulé et félicité d’un tel résultat. « Excellent » avaient-ils ânonné en chœur.
« Un tel sable, on n’en trouve qu’en Sinoe ou au Mahagoni » avais-je déclaré au Grand Usurier dont j’avais eu du mal à freiner les élans belliqueux. « Déclarons la guerre au Sinoe » avait-il hurlé au téléphone au ministre de la tranquillité sociale, bien mise à mal par le chômage, l’inflation et le temps pourri à cause des fusées que le Hachpé, pays belliqueux et frontalier à quelques 400km près, essayait sans succès d’envoyer dans l’espace, pour le conquérir.
Sinoe ou Mahagoni, cette province sud-est du Yakmoakiconte. Porté par le vent de panique d’est en ouest qui s’était emparé des investisseurs, le grain s’était baladé puis subrepticement posé sur les résultats comptables, mettant une virgule non flottante là où il n’y avait rien. 220,000 000 000 000 au lieu de 220 000 000 000 000, et les grands argentiers n’y avaient vu que du feu !

Mais comment cet infime grain de sable s’y était-il pris pour atterrir sur le Grand Livre comptable ? Car il avait bien fallu qu’une force l’extraie de là où il se trouvait afin que le vent s’en saisisse dans ses rets pour l’acheminer jusqu’au Tüpøtegrathai.
Rendant flottante la virgule minérale en la détachant de la courbe inférieure du zéro où elle s’était en quelque sorte enlisée, j’avais sorti ma loupe binoculaire de son étui en peau d’escarmouche. Aucune étiquette de traçabilité, on s’en doute, mais une observation attentive jointe à une connaissance approfondie des secrets de la nature –que m’avait transmise un chaman lors d’un stage d’un week-end, à Zuydcoote– m’avait apporté sous la forme d’une vision un premier éclairage, quoique falot, sur ce qui s’était passé. La méditation et l’activation de ma sphère cérébrale en ondes thêta, puis gamma (technique que j’avais affinée à l’Institut Monroe où mes dons de clairvoyance m’avaient ouvert les portes) finirent par élargir et affiner ma vision. Enfin, mettant en œuvre l’ensemble de ces ressources qui ont fait de moi l’excellent economist & financial prospectiver que je suis, j’ai pu remonter l’historique de l’acheminement du grain de sable. Et découvrir avec stupéfaction et horreur que je n’y étais pas pour rien.

Sans entrer dans les détails, en voici dressée la chronologie essentielle.
Août 2007. Le professeur Alanhuys Proctor se voit attribuer la chaire d’anussomancie et de proctologie à Pékintu (prononcer Pèkintou), ville du Sinoe oriental jumelée avec Soissons et Castelnaudary. Nom dont je ne saisis pas, dans l’instant, toute la portée… musicale. Voyant à quel point les gens du cru ont les traits tirés, et comprenant grâce à des examens approfondis que cela tient à leur alimentation trop riche en riz, il en conclut que les autochtones ont des problèmes avec l’argent, le riz étant chez ces indigènes un symbole de richesse. Ce cher et brillant Alanhuys me fait quérir.
Je le rejoins en son cabinet début septembre. À nous deux nous faisons un tabac et résolvons de lourds problèmes, tant digestifs que comportementaux financiers.
Mi septembre. Nous recevons un haut dignitaire, Il revient des bains de mer et se plaint de violentes irritations qui lui titillent le fondement et le rendent de fort méchante humeur. On est en pleine période de vote du budget de l’état, et ce qu’il vit l’empêche d’avoir les coudées franches, occupé qu’il est à se gratter le fondement, ce qui fait se gausser l’opposition. Nous ne décelons rien d’anormal, si ce ne sont des rougeurs dues à une légère inflammation. N’étant moi-même qu’anussomancien, je m’écarte de la table d’examen et laisse œuvrer seul mon confrère et ami proctologue qui identifie le coupable : un grain de sable coincé dans un des replis de l’anale et quasi royale anatomie. Sachant le remède, je prépare une décoction à base d’extraits de lentilles, de haricots rouges, d’oignons, d’ail et autres substances pétogènes, recette que m’avait transmis un sorcier décati de la tribu des Koma péteux lors d’un voyage professionnel dans les monts Atlantika, au Cameroun. Un délice ! comme le constate notre patient. Conscients des risques, nous ouvrons grand les fenêtres, avant de nous réfugier dans un petit coin du cabinet en attendant que la décoction fasse son effet. Le temps passe, mais impatient et pensant que la mèche s’est éteinte ou que le pétard est mouillé, Proctor (dont le système auditif vieillissant aurait mérité d’être équipé d’un appareillage acoustique comme celui que mes petits enfants m’avaient offert n’entend pas les grondements tectoniques dus à la lutte intestine qui se joue dans le ventre distendu du patient, et c’est l’explosion, avec l’évacuation fulgurante du grain de sable qu’un violent courant d’air aspire avant de l’entraîner dans sa course. Ma vue est excellente, dois-je le préciser ? J’en vois la couleur brun sombre avant qu’il ne file tel une fusée à travers la béance de la seule fenêtre orientée ouest.
Hélas ! déflagration ou gaz toxiques inhalés de trop près, le professeur Alanhuys Proctor, mon maître, qui avait vu juste mais rien entendu, gît sans vie. Il n’a pas eu le temps de faire ouf. Hormis ses narines pincées, il a cet air serein que procure le sentiment du devoir accompli.

Ébranlé par la perte d’un maître qui aura su ouvrir de nombreuses voies, je m’en retourne au pays après avoir reçu, sur le tarmacadam de l’aéroport de Pékintu, les honneurs de la capitale, de la main même du haut dignitaire qui a retrouvé l’usage de ses deux mains et peut enfin œuvrer à des tâches plus nobles que celles qui consistent à se gratter vainement le fondement. Cérémonie sans tambours ni trompettes –la déflagration m’ayant déstabilisé nerveusement–, au cours de laquelle je me retrouve récipiendaire du diplôme officiel de VIP avec, couronnement d’une brève mais brillante carrière en ce pays, la remise de la Médaille du Mérite, bimbeloterie sonore et bringuebalante d’une demi-livre.

Plus fourmi que cigale je ne prête aucune attention à ces drôles de questions que je me pose dans le dirigeable qui me ramène à la maison : « Mais nom de Dieu, qu’est-ce que je fous ici ? D’où viens-je ? C’est quoi ce machin qui pendouille sur ma poitrine ? Et c’est quoi cette odeur d’H2S qui me poursuit ? »
J’ignore alors que quelque chose en moi, pour m’éviter de contacter de douloureux souvenirs, a décidé de refouler mon récent passé. Mais je sais aussi qu’il me faudra assumer cela un jour, car là est ma mission. Qu’en partie je viens de remplir en entrouvrant le livre de ma mémoire :
C’était à Pékintu, nom moins innocent qu’il n’y paraît, le 13 septembre 2007. 13 + 09 + 2007 = 13 : l’Arcane sans nom, la Camarde, la Faucheuse, arcane derrière lequel se cachent le Jugement (divin), et la Force issue de l’union 2 + 9, on ne peut mieux. Si : car la somme 1 + 3 + 9 + 2 + 0 + 0 + 7 = 22 symbolise l’errance, autrement dire quelque chose d’aussi difficile à avaler que la décoction des Koma péteux ou que la tsampa au beurre rance de yack ranci par l’âge, que j’avais ingurgitée sous le regard rigolard du chaman de Zuydcoote, soi-disant tibétain qui s’était avéré être un escroc, belge de surcroît.

— Y’a un truc qui va pas dans ton histoire : Le grain de sable avait mis un an pour couvrir à peine plus de 1000 km ?
— Oui.
— Et comment ça se fait ?
— Je suis anussomancien, pas voyant, Je présume qu’il s’est posé entre temps à droite, à gauche, j’en sais fichtre rien.
— Dans un autre repli anal ?
— Va savoir. Toujours est-il que c’est bien en automne 2008 qu’il a débarqué au Tüpøtegrathai, et que c’est le 2 octobre 2008 que j’ai découvert le pot aux roses –sans les fragrances–, que j’ai retrouvé la mémoire de ce qui s’était passé à Pétinku et que j’ai enlevé cette saloperie de grain de sable.
— Et alors, quelle relation entre la crise de 2008 et celle d’aujourd’hui ?
— Mon retour du Tüpøtegrathai pour un rendez-vous avec le SGAIG, le Symposium des Grands Argentiers Internationaux Grabataires. Début 2009. Une consultation, pour leur apporter mes lumières.
— Et alors ?
— J’ai toujours détesté me curer les ongles.
— Et sinon, les affaires, ça va ?
— Prospectéco ne s’est jamais aussi bien portée et l’economist & financial prospectiver que je suis n’a jamais eu autant de boulot. Le SGAIG m’en redemande. Des histoires de dettes colossales dont ils viendraient seulement de se rendre compte.


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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour Effet papillon et crise économique

  1. André Naline dit :

    Faut quand même s’accrocher pour comprendre. Délirant !

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