Elections : une leçon de civisme

— Gearmaiiiine ! T’es-t-i prête ? Pace que faut pas qu’on tarde trop.
— Sûr qu’il faut y’aller, le civisme ça attend pas. Pis c’est l’heure où c’qu’il y a le plus de monde.
— T’as pensé au plaid ? qu’il fait pas tant chaud.
— Le pistolet et le cache-nez, c’est fait. C’est où qu’tu l’as fourré, le plaid ?
— Va donc voir dans le placard à balai, avec les drapeaux. Prends çui qu’est délavé. Et gaffe, j’y ai roulé les médailles dedans le béret.
Le temps de m’raser, j’enfile mes braies, le gilet, le veston et c’est parti.
— Laisse la donc, la barbe, que si tu te rases ça risque d’te donner bonne mine. T’as mis tes pantoufles ?
 — Si fait.
— Montre-toi, que je fasse l’inspection. La couverture, le pistolet, le drapeau, les médailles, les charentaises, le béret… t’es paré mon bonhomme. Y’a plus qu’à embarquer.

Je m’ai carré pépère dans le fauteuil roulant. Germaine a mis le plaid sur mes genoux, m’a arrangé le béret, m’a accroché les médailles sur le veston. C’est celles du Bébert : croix de guerre, médaille militaire et une autre que je sais pas c’que c’est, avec T.O.E. gravé dessus. « Zou ! » que j’ai dit à la Germaine, « direction le bureau de vote ». Le fauteuil, c’est aussi la veuve du Bébert qui nous l’a refilé, avant même qu’il a passé l’arme à gauche, le con. Il l’avait gagné au combat, qu’il s’était fait carnarder, en même temps que ses médailles et sa pension d’invalidité. Un vieux machin rouillé qui grince, et c’est tant mieux, à cause que ça y fait mieux pour faire l’handicapé. J’te dis pas l’équipage…
 Le bureau de vote, l’est pas loin, et j’aime autant, surtout pour la Germaine qu’il faut qu’elle garde ses forces, à cause que pousser l’engin, c’est pas une sinécure, mais pour nous aussi.

— Nom ti dieu, on a oublié le pistolet.
— L’est dans mon cabas, avec la cuvette.
— La vieille que l’émail part en couille, j’espère. Le pistolet, mets y donc sur le plaid, ça y fait mieux.

La cuvette, c’est une idée de Germaine. Y’en a qui tiennent le crachoir pour rien dire, mais la Germaine, c’est pour que j’y mollarde dedans. Entre ça et le pistolet, sûr qu’on nous foutra la paix.
 Le bureau de vote, pas bourré, c’qui se comprend vu que les candidats c’est pas du premier choix, mais quand même pas mal de monde. C’est la meilleure heure, avec le maire qui fait le beau, les quèques notables du coin qui se prennent pas pour rien, leurs bonnes femmes endimanchées qu’ont été à la messe, qu’ont avalé une rondelle du Jésus et qui minaudent en racontant des conneries du genre l’invitation chez le sous-préfet –une garden party, s’il vous plaît !– , les dernières vacances à Pétaouchnoque, la bonne qu’est enceinte –une traînée– d’on sait pas qui, et c’est pas plus mal, surtout que le gros salopiot de géniteur est dans la salle, plus des marmots qui mériteraient des coups de pied dans le cul ; ils font quoi les assesseurs et le garde champêtre ?

Deux isoloirs, une file d’attente qui grossit, des murmures, des regards sur nous bien peu amènes et encore moins avenants. Une quinte de toux plus quelques mollards balancés dans la cuvette ont vite fait de faire s’écarter loquedus et gens de bien ou qui prétendent l’être. Le maire, dans sa superbe, cesse de faire le paon auprès de ses administrés et surtout administrées, vient vers nous, prend un air de circonstance plus bourré de fatuité qu’un journaleux léchouilleur des grands de ce monde. Il vire ma Germaine et me pousse devant un isoloir qui vient de se libérer, en prétextant que le vote, c’est personnel, secret et autres conneries.

« Ouh, mais c’est que j’peux point le laisser seul, mon pauvre bonhomme, vous y pensez pas », qu’elle lui dit en reprenant les commandes. « C’est que les quintes de toux, ça prévient pas, ces saloperies, et on y sait bien que ça secoue la vessie, qu’il m’en a encore mis partout tantôt, dans son lit. La tuberculose, c’est que c’est pas de la rigolade, pouvez m’faire confiance ! ».

Ça a fait le vide autour de nous, sauf deux merdeux qu’ont fini par déguerpir quand je m’ai mis à trembler plus fort qu’un temble sous le vent et à demander que ma Germaine elle me présente le pistolet. La tremblotte, mine de rien, ça y fait bien.
« Vaut mieux pas que vous v’niez pendant qu’il vote et que moi aussi. C’est qu’il peut se mettre à tousser et que si ça le prend ça peut aussi bien le faire uriner et même vomir. Vous faites point d’souci, j’ai la cuvette. Ah mais c’est qu’on en a du malheur, avec en plus sa prostate, que même j’ai ses radios si vous voulez y voir. ». .

Germaine a tiré le rideau. Dans la salle de l’école primaire où ils ont mis le bureau de vote, ça s’est ranimé jusqu’au brouhaha. Puis ni vu, ni connu, on est passé aux gâteries. Ah nom ti dieu ! C’est que la Germaine, c’est pas rien. On est pas tout jeunes, hein, alors ça a duré quèque temps, çui qu’il faut pour mettre en marche le matériel.
 M’a ben fallu toussoter et me râcler la gorge deux trois fois pour être sûrs qu’on nous fiche la paix, et une fois nos petites affaires finies, on est ressortis, direction la porte.

« C’est que mon pauvre bonhomme il se sent pas très bien » qu’elle a dit à la cantonade, l’hypocrite. « J’vas le ramener par chez nous, on sait jamais. On tâchera moyen de rev’nir ce tantôt. Ah là la, si c’est pas malheureux ! »


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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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