1e mai, Fête du Travail et de la Liberté

J’adore les défilés, j’en rate pas un. Défilés de mode ; défilés comme dans le grand canyon, même si on n’a pas de grand canyon chez nous à cause que la commune où j’habite elle est trop petite et qu’on a tout juste les moyens de s’en offrir un d’à peine 20 mètres de long et 5 mètres de profondeur, mais c’est mieux que rien, et pour la promenade en rond après les soins, ça fait bien assez. ; défilés de maquereaux sur l’asphalte et de morues sur les trottoirs, surtout la morue fumée qu’est pleine d’oméga 3, bien plus efficace et avec moins d’effets secondaires que le merlan qu’on ne sait jamais comment on en ressort, le hareng aussi, j’ai rien contre, mais ça oblige à mettre le nez dehors, et les docteurs de l’asile, ils sont pas bien d’accord, sauf pour nous coller au violon quand on crise, à croire qu’ils ont rien compris à ce que c’est que d’être enfermé. Les défilés de bœufs qu’on mène à l’abattoir, j’aime bien aussi, mais je reconnais que ça me fait un peu triste de les entendre beugler comme des porcs qu’on mène à l’abattoir. Les pompiers qui défilent, c’est pas mal, l’autre jour ils sont venus défiler derrière les grilles, c’est dommage on aurait pu aimer qu’ils entrent, mais il pouvaient pas à cause que la bouche d’incendie elle est pas dans l’enceinte. Avec les lances, c’est joli, mais ça mouille, et après on est encore obligés d’aller prendre une douche chaude pour pas prenne le mal, que des familles, des fois, ils disent qu’on s’occupe pas bien de nous qu’on est malades parce qu’on nous maltraite, surtout les infirmiers et les autres aussi.  Les CRS ils défilent pas, sauf en car, des fois, à la queue leu leu, avec des bières, au cas où il y ait des morts ou des arabes, il y en a ils disent que c’est pareil ou d’autres qui disent que les seuls bons arabes c’est les arabes maures. Ceux qui le sont pas encore, on se demande pourquoi ils le sont pas.
Quand j’étais je sais plus bien quoi parce que j’ai un peu oublié, avec les médicaments qu’on nous donne 2 le matin, 2 à 10 heures, pareil à 11 heures au repas de midi et 4 à 5 heures le souper du soir, je veux dire avant, je ratais pas un défilé, enfin j’en ratais encore moins qu’aujourd’hui, c’est pas que je les rate, mais c’est à la télévision ça sert à rien de les applaudir parce qu’ils entendent pas, comme avec les Jeux Olympiques où tous les pays du monde entier ils défilent. Pas tout le monde de chaque pays, mais des équipes, avec un porte drapeau qui marche devant pour ouvrir la marche, des fois c’est la première pour celui qui gagne ou la deuxième pour celui qui a presque gagné mais pas complètement. 
Mon père, il y a longtemps que je l’ai pas vu, mais c’est pas ça qui doit l’empêcher d’être toujours communiste, y’a pas de raison, puisqu’il l’a toujours été, et les défilés avec drapeau rouge et tout, il m’y emmenait avec des provisions de bouche. Pense au casse-croûte aussi pour le p’tit, criait ma mère depuis le pas de la porte. Lui il portait le drapeau et moi sa musette kaki avec le vin rouge, mais c’est pas le même rouge que le drapeau, et il est pas reprisé, tandis que le drapeau, depuis le temps qu’il fait les défilés et qu’il reçoit des tas de cochonneries dessus, entre le casse-croûte, parce que ça fait nappe, et les coups de bâtons ou de croquenots quand des fois mon père il revenait avec une dent en moins, qu’est-ce que t’es encore allé te fourrer dans ces histoires, qu’elle lui disait ma mère du pas de la porte en le voyant arriver. Et que t’as encore mouillé la meule à tituber pareil.
Mon préféré, quand je savais quel jour on était, c’était le défilé du 14 juillet. C’était toujours un 14 juillet, même les années bisextiles. Le 14 juillet, c’est autre chose que Pâques qu’on sait jamais quand c’est, mais je m’en fichais parce que le défilé avec les enfants de chœur, le curé et le Jésus sur une croix, ou des fois le contraire, mais en grandeur nature avec un vrai gars qui faisait le Jésus ou presque, parce qu’on le clouait quand même pas, ça me disait pas tant. Sinon, ils l’auraient cloué, j’y serais allé. 
Aujourd’hui, enfin je crois bien que c’était aujoud’hui, j’ai pu me défiler. Pas bien compliqué, ils étaient tous de congé ou presque, et ceux qu’étaient restés à l’asile, y’avait pas de docteur, rien que des infirmiers qui regardaient les défilés à la télé dans leur infirmerie qui fait aussi leur salle de repos où ils ont bu comme des trous depuis hier soir. Aux chiottes les cachetons, ni vu ni connu, mais attention faut tirer la chasse. Avant tu les roules dans du papier journal qui sert de papier hygiénique, ici c’est les Dernières Nouvelles Creusoises, ou des fois L’Echo, en couleur le dimanche, même que ça irrite, et tu tires la chasse, plutôt deux fois qu’une. À  8 heures j’étais dehors. Le grillage, c’est pas bien un problème, les jours comme ça où le personnel soignant est de congé à faire le pont.
Les défilés, dans la commune, c’est toujours à l’esplanade qu’ils se font. Je suis pas arrivé le premier, mais juste derrière pas grand monde. Puis j’ai attendu et encore attendu. D’abord c’est les pompiers qui passent en premier. Pour le maire, le curé ou un bonhomme comme ça, le sous-préfet et des autres, il y a aussi leurs bonnes femmes habillées en dimanche, ils sont sur une estrade comme pour les matchs. Après c’est les majorettes avec la clique, clairons, tambours, grosse caisse et il y a même deux clarinettes et un tuba et un autre machin que le gars qui en joue il pousse et il tire pour allonger ou racourcir l’instrument, comme ça serait une pompe à vélo, mais pas pareil, une pompe ça fait pas le même son. Ça serait un peu comme un clairon qui grandirait un coup et le contraire le coup d’après. Après il y a les gendarmes dans une Jeep puis des militaires qui sont prêtés pour l’occasion par une caserne de la région. Une fois, il y avait eu un planeur avec des rubans bleu blanc rouge qui flottaient dans le ciel derrière lui, ils avaient dû les attacher à la queue. Le bourg d’â côté, le même que celui de la caserne, ils ont un terrain d’aviation.
J’ai encore attendu puis j’ai vu des gars arriver de loin, qui venaient de par l’avenue, c’est pas une vraie avenue, mais ici ils disent l’avenue, que soit disant le maire il voulait que ça en soit une, mais qu’en face, ils en voulaient pas. En tête du défilé, je suis pas sûr, mais je crois avoir reconnu mon père, avec son drapeau rouge. CGT, c’est écrit dessus avec des morceaux qu’on dirait pas des chiffons, mais pas loin, mon père c’est pas le genre petite main de chez un grand couturier. Le drapeau, c’est lui qui l’avait bricolé de A à Z, et comme c’est son drapeau que ça fait un sacré bail que je le connais, du coup je le reconnais, et du coup, sûr que c’est mon père. La ligne droite pour se rendre le plus vite possible d’un point à un autre, il a oublié ce que c’est. Je veux pas être inconvenant un jour comme aujourd’hui, mais je serais pas loin de dire qu’il titube. Une vingtaine de gars lui emboîtent le pas plus ou moins, et c’est tout, avec un autre drapeau où c’est écrit CFDT. Par la rue d’en face, c’est un autre drapeau qui se pointe, bleu blanc rouge. Avec une quinzaine de gars aussi, et c’est bien tout. Pas le moindre pompier, pas de majorette, pas de soldats de la caserne et pas plus de Jeep que de camion de pompier ou que de clique. C’est vrai qu’il y a pas d’estrade non plus. Ben merde, je me suis dit, pour un 14 juillet, c’est un drôle de14 juillet. 
Y’a un des gars qu’a sorti un porte voix. Camarades, il a commencé, camarades, en ce jour de fête du travail, plus que jamais la lutte continue, la lutte reprend, la lutte ne cessera pas, la lutte finale n’est pas finie…
Les discours et moi, ça fait deux. Alors ni une ni deux, j’ai quitté l’esplanade, ai remonté la rue du  8 mai 45. Place Victor Hugo, deux gamins qui vendaient du muguet m’en ont donné un brin qui serait bientôt fâné. 
Du muguet en plein mois de juillet, on aura tout vu, je me suis dit. La place traversée, je me suis retrouvé rue de la Liberté où j’ai marché et marché sans plus jamais m’arrêter.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour 1e mai, Fête du Travail et de la Liberté

  1. dithyrambique dit :

    Et vive la liberté !

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