29 sept, fête des saints archanges Michel, Raphaël, Gabriel

Crotte, alors ! J’avais mis le réveil à 9h30 pour me rendre à la messe d’onze heures moins le quart et des bricoles, le temps de boire un ch’tit coup avec mon copain de curé, et quoi ? v’là que je suis à la bourre. Saloperie de poule, l’a encore trop baffré de graines, tic-tac, tic-tac. Attends que je lui lâche un renard, à celle-la ! À moince qu’elle ait une indigestion de vers, la garce, plus goulue que la cancanière du Moulin rouge. C’était dans les 1900 moince quelques bougies, du temps que le jus, tu l’avais pas à tous les étages, sauf si la fée Electricité s’était penchée sur ton berceau en même temps que la Fée Pognon. Goulue, ma poule, mais question danser la gigue et le french-cancan, elle peut toujours repasser.
10h30. J’enfile une chemise, froissée, c’te blague. Mon dernier fer à repasser, de la bonne fonte bien de chez nous, je l’avais expédié ad patres sur ce putain de réveil qu’avait déjà sonné en retard, l’autre jour, que j’avais un rancard avec un brin de fille, une danseuse étoile, place du général de Gaulle.Vous voyez pas le rapport, moi si. L’été frivole venait de débarquer, alors vous pensez ! Le fer s’était colleté avec le mur où il avait explosé le calendrier des Pététés que j’avais mis sous verre, que j’entende pas miauler les chats qu’étaient dessus. Des pompiers avec leur camion, le facteur en avait plus. Sinon, j’ai aussi des petits chiens, il m’avait dit. Des clébards, non, je lui avais répondu, à cause de la poule. C’étaient rien que des bergers allemands, l’air pas commode, et le réveil, avec sa poulette, j’y tenais quand même.
Pas bien réveillé que j’étais, non seulement le gallinacé s’en était bien sorti, mais il m’avait regardé méchamment en se moquant. Que ne l’ai-je foutu au rancart ce jour-là !
Le grimpant. Je me rappelle l’avoir mis sous le matelas, bien à plat. Je l’enfile. Mes pompes : ça tombe bien, je suis glaireux à souhait. Un coup de brosse à reluire, et basta.
Un coup de peigne dans le miroir, et tant qu’à faire sur ma tignasse ; un coup de brosse sur le veston, et zou, je file.
On est le 29 septembre, fête de saint Gabriel, saint Michel et saint Raphaël, mes saints patrons. Trois saint patrons, c’est du luxe ? Pas pour moi, croyez-moi, avec tout ce qui m’arrive dans la vie, c’est pas de trop, et j’aurais su pour le réveil, je me serais recommandé à saint Eloi, çui qui met les pendules à l’heure, le saint patron des horlogers.

Je fonce chez le curé. Salut m’sieur l’curé, que je lui dis pour le faire bisquer. On trinque. À Gaby, à Michou, à Raph et à nous, faut pas oublier l’essentiel.
Fiel ! qu’il me dit, à cause qu’il vovote, l’heure tourne et mes vouailles m’attendent.
Direction l’église, presqu’autant délabrée que nous. Cinq godets d’Apremont derrière la cravate, ça pardonne moins que le bon Dieu.
Douze clampins qui tirent la gueule nous attendent. Le temps de passer dans le cagibi qui sert de sacristie, le pote curé se nippe pendant que je lui remplis ses burettes. De l’Abyme.  D’après lui, ça aide à la contemplation et ça dissout les graisses. Ceux qui faisaient les enfants de chœur, à plus de quarante berges, y’a belle lurette que c’est plus des enfants de chœur. De toute façon, tous ont quitté le patelin. Alors je fais office de servant de messe pour l’office du samedi, le seul qui a résisté aux tentations du monde moderne : PMU, week-ends idiots où des idiots partent en ouiquènde dans leur maison de campagne, alors qu’ils y sont, à la campagne, les cons. Et attention, pas tous les samedis, seulement ceux où la seule messe en est une grande, donc les jours de fête. Comme aujourd’hui où on fête les trois archanges. Une vingtaine de messes par an, un peu plus les années bisextiles, si le bon Dieu s’en est mêlé.
 Trente minutes d’un latin auquel personne ne comprend rien, pas plus mon curé qui l’a perdu, à force de se laisser imbiber par des blancs de Savoie qui manquent sacrément d’indulgence pour les neurones. Cinq minutes d’un prêchi-prêcha clos par un amen peu amène dont l’intérêt est qu’il réveille de sa torpeur le cageot d’huîtres pas très frais venu se donner bonne conscience contre quelques pièces jaunes jetées sans honte dans la corbeille de quête.

Son « Ite miffa eft » résonne dans une église désertée par ses fidèles qu’un rôti attend au chaud dans le four. Son « foyez ven paix, mes bien fers frères » sonne plus creux que celui que nous avons à l’estomac. Et ta sœur ? je lui dis en rifougnant et en lui asticotant les côtes. Elle bat le beurre et nous vattend pour l’apéro, il me répond. Invariablement.

Un rigolo, le pote cureton. Il a mis le temps, à cause que les Raphaël et les Gabriel ça court pas tant les rues, mais il a fini par en trouver un de chaque. Pas de toute jeunesse, du mûr, juste encore vert là où il faut. Pour les Michel, c’est moins compliqué. Suffit de suivre un greffier égaré, et un jour ou l’autre, tu en trouves un. C’est une Michèle qu’il a dégotée. Une jeunesse, toute mimi, de soixante-cinq printemps qui se marre comme une bossue aux blagues de ces potaches qu’on est, affublés de nos quatre-vingts hivers, et qu’on lui raconte.
Et comme chaque 29 septembre, il les a convoqués, mes trois saints patrons. Les faints, faut les honorer, il me répète. Et les saintes ? je lui avais demandé. Les faintes auffi, mais f’est ton affaire, pas la mienne. La sienne, d’affaire –sa sœur, à l’en croire– pas sûr qu’elle fasse que battre le beurre. Mais c’est son affaire, pas la mienne.

Ça hume bon le cassoulet, ça fleure bon le serpolet et le thym sauvage. Z’en avez mis du temps, les gars, c’est-i que ça aurait communié ? interroge la dite frangine. Rien de rien, comme d’hab, on lui répond, pendant qu’elle nous sert un Château Yquem, une petite merveille qui fait oublier le Savoie. Raphaël et Gabriel se sont chargés du pinard, bon poids pour leurs frêles épaules d’octogénaires, mais on est courageux ou pas.
Table étant mise, nous reste à passer aux choses sérieuses avant d’attaquer le divin cassoulet.
À Raph, à m’sieur le curé, à Paule –c’est sa frangine–, à Gaby, à ma Michou et à moi, nom ti dieu ! je lance à la cantonade en levant mon verre.

Si dans le village ça jase ? Non, ça moufte pas, et ça risque pas. Des saints patrons comme ça, des archanges, ça rigole pas. Faut pas oublier leur relation toute particulière avec le bon Dieu. Et encore moins un 29 septembre !

 

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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Un commentaire pour 29 sept, fête des saints archanges Michel, Raphaël, Gabriel

  1. fou du roi dit :

    Une écriture de haut vol, ou je ne m’y connais pas. Jouissif.

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