Un soir de Noël, un patelin, un quartier, des gens, des vies…

Il fait un froid de canard. Une dinde sapée à l’as de pique se les caille en faisant le pied de grue au coin de la rue. Tout à l’heure, et si jamais elle n’a pas fait son taf, sûr que son maquereau la garnira de marrons. Chauds les marrons, chauds.
Les loupiotes clignotent. Le nez collé aux vitrines, des loupiots lorgnent les jouets qu’ils n’auront pas, une des toutes premières leçons qui leur apprendra à être pauvres. Ailleurs, des gosses de nantis se maculent d’un bon chocolat chaud. Pour les plus petits, leurs joujoux sont déjà dans la hotte ; pour les plus grands, ils sont sagement rangés sous le sapin. Père et mère les regardent se goinfrer, attendris.
Les flocons qui dansent réjouissent ceux qui partiront saloper les sommets ; les rafales de pluie mêlée de neige plantent leurs dards dans la chair des mal vêtus.
La morue du 5e, droite, revient de chez le merlan. Le blond lui va si bien. Bientôt plantée devant son miroir, elle rêvera qu’elle est belle, qu’elle est jeune, et que ce soir elle rencontrera son prince charmant, un vrai de vrai mâle qui lui offrira son soutien et les beignes qui vont avec, en guise de douceurs.
Pour la énième fois, la vieille du 5e, gauche, va encore se souiller. La gastro, quand on ne peut faire deux pas sans un déambulateur, c’est de l’aventure pur jus.

Chandelles de morve au nez qui scintillent comme du givre, le clodo du parvis se prend une bûche en ramassant le bouton de culotte qu’un quidam, bien mis, a jeté loin de son escarcelle, comme ça, rien que pour voir. Tout à l’heure, si le SAMU ne l’a pas encore ramassé, il ira au Secours Populaire se faire remplir sa gamelle, une boîte 4/4 en fer blanc qu’il s’est disputée avec le clébard du zonard, un compère de misère. Dont le portrait de vierge Marie à l’Enfant Jésus s’estompe sous les assauts floconneux. Revendiquer ce soir un statut d’artiste, c’est loupé.

Un excité du volant qui se prend pour une lumière enguirlande une conductrice maladroite. Ravis du “gling” des explosions lorsqu’ils font mouche, deux gosses caillassent les boules rutilantes du sapin que les agents municipaux ont installé à grand renfort de vin chaud. Salvateur, l’ite missa est les fait déguerpir.
Dans l’église, les chants de Noël se sont tus, relayés par les cloches. Sous le porche, des paroissiens emmitouflés parlent de la crèche, si belle, plus belle encore que les autres années. Grâce aux angelots vraiment très réussis et au petit Jésus mignon à croquer. Le temps de politesses exagérées, foie gras, caviar, homard ou chapon alimentent la parlotte. Des mots que le vent porte, hachés, aux oreilles des deux potes d’infortune dont le souci est de savoir où ils vont bien pouvoir crécher. Il fait froid. En attendant, ils trinquent à la bouteille, faisant fugacement scintiller les étoiles de verre du litron étoilé. Au Kiravi qui ravit ! Les rondelles de Jésus glissées en vrac dans un reste de brichton joueront les agapes.
« Joyeux Noël, frangin. » lance le clodo.
« Joyeux Noël à toi aussi. » répond son pote.

Publicités

A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans humanité, Noël, société, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s