Une bien désolante histoire d’amour

Un bail que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Mon coup de fil tombe à l’eau. Je lui écris. « T’es morte ou quoi ? »
« Voui » elle me répond, laconique, ce qui me rappelle une escapade amoureuse. Comme c’était pour mes 18 ans, j’avais opté pour le lac Majeur. Elle était venue avec des copines. Elle n’aurait pas dû.
« T’es morte de quoi ? » je lui réponds, curieux. J’aime savoir de quoi meurent les gens, ça peut toujours servir. Soit pour s’en inspirer, au cas où, soit pour ne surtout pas s’en inspirer, au cas où aussi. Je m’attendais à un truc du genre qu’on lit dans les colonnes du journal ou qu’on ne lit pas, comme une maladie honteuse, dans quel cas on évite de le crier sur les toits et de le publier. Mais là où j’habite, il n’y a pas de risque, à cause que les maisons n’ont pas de toit. Des terrasses, rien que des terrasses.
Elle me raconte qu’elle est morte de langueur.  Connais pas. Dans le dictionnaire, ça cause d’affaissement moral et physique, avec pour exemple « langueur d’une vie misérable ». Ça parle aussi de mélancolie tendre et rêveuse, de manque d’énergie ou d’intérêt. Bref, des trucs que c’est tout juste si j’arrive à me faire un semblant de vague idée. C’est en jetant un oeil sur l’enveloppe que je commence à comprendre. Pas de timbre, pas de tampon des Pététés. Juste un dessin de gosse : un vieux bonhomme qu’un ennui éternel a affublé d’une barbe de je ne sais combien de siècles. Son index tendu désigne  l’infini. Des jolies pépées roulées comme des Chrysler virevoltent autour de lui.  Leurs battements d’ailes font office de ventilos. Sa lettre vient donc de nulle part, une lettre qui vient de nulle part, autant dire que ça frise le surnaturel.
« T’es morte d’une langueur de quoi ? » je griffonne vite fait pour ne pas perdre le contact. Les vents solaires, ça a vite fait de brouiller les pistes ou de carrément les effacer. Et le préposé aux postes, il fait comment pour s’y retrouver ?
« Langueur de toi, pôv pomme mon amour ! »
Et tout me revient, comme une bouffée de gaz carbonique –dioxyde de carbone, comme on est sensé dire pour montrer qu’on n’est pas la moitié d’un crétin.
Le lac où nous nous ébattâmes à souhait, surtout moi, la présentation à ses géniteurs, aux géniteurs de ses géniteurs et à leur chien, un presque Labrador mâtiné corniaud. Je l’avais quittée le jour où j’avais appris que les cadeaux de mariage n’étaient offerts qu’après la cérémonie. Je t’aime, c’est pour la vie, nous vieillirons ensemble. Foutaises.
Embarquée à Messine pour pêcher la sardine, moyen qui en vaut d’autres pour noyer son chagrin, elle avait pris le large malgré l’annonce d’une terrible dépression. À se demander pourquoi les météorologues s’échinent à météorologier.  Joints à des creux de trop de mètres pour une embarcation tout juste bonne à taquiner le goujon flemmard sur un étang, les courants furibards du détroit l’avait trimballée de Charybde en Scylla où ils avaient fini par la naufrager, c’est rageant. N’était-ce point un acte manqué, par ma foi fort bien réussi quoique dommageable ?
Penser à lui demander la prochaine fois. Si je lui écris et si je trouve un de ces foutus timbres introuvables.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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