Alerte !

J’ai un nouveau job : lanceur d’alerte. Je viens de monter ma propre boîte d’auto-entrepreneur. Ou auto-entourloupeur, à cause de ce statut où on se rend vite compte qu’on s’entourloupe plus soi-même qu’on entourloupe les autres, mais enfin…
Ne me reste plus qu’à dénicher des alertes, ce qui ne doit pas être très compliqué. Entendu dire qu’une boutique à l’angle de la rue en vendrait des vertes et des pas mûres, des pas piquées des hannetons et des pires que ça.
M’sieur le marchand, je demande au boutiquier, vous auriez quoi en stock ? En promo si possible. Je démarre, vous comprenez.
Le mec m’en sort une. Du foutage de gueule ! C’est une alerte d’occase, et à voir son état, elle a dû faire les beaux jours d’autres lanceurs d’alertes. Il s’agit d’un kit qui comprend l’alerte proprement dite plus le lanceur, une bécane dont la technologie doit dater de Mathusalem. Un riblon !
Je lui dis que ça ne peut pas faire, qu’il me prend pour un naze ou, va savoir, pour un migrant. D’un côté je comprends : je suis nippé à l’as de pique, mal rasé, mal coiffé (je n’ai pas de mal, je suis chauve), mes pompes n’ont connu d’autre pompe que celle du jour de mes premières amourettes auxquelles un ami fin gourmet m’avait fait goûter dans un restaurant gastronomique aux tarifs astronomiques. De l’autre côté… Il n’y a pas d’autre côté.
Je veux une alerte en bon état, je lui dis, qu’elle date d’hier ou de demain, je m’en contre-fiche, mais je ne veux pas de la daube.
Vous avez une licence ? il me demande. En bonne et due forme, il ajoute.
Je lui sors celle que m’a remis la préfecture contre quelques billets avec plusieurs zéros derrière un 9, sans reçu. Il l’examine, se marre, m’entraîne vers un rayon poussiéreux.
C’est là tout ce à quoi vous avez droit. Décret 42 NZ 18/ 20-20. C’est comme ça et pas autrement.
Bref, des alertes usées jusqu’à la corde et avec lesquelles il ne faut pas compter faire le moindre buzz.

Je tourne les talons, me fais la paire.
En refermant la porte derrière moi d’un coup de tatane énervé je l’entends dire à sa caissière : D’toute façon l’a pas les reins assez solides pour ce boulot. Mais je préviens qui de droit, parce qu’avec la concurrence, on sait jamais.

C’est en m’en retournant à ma piaule que je me rends compte qu’on me suit. Je me dérobe derrière une porte cochère trouvée en remontant la piste qu’un canasson a tracée à grandes louchées de crottin. J’alpague mon suiveur, lui ôte son masque. C’est un de mes anges gardiens, le meilleur, que j’ai formé moi-même. J’ai ce qu’il te faut, me dit-il en plaquant ses ailes sur un des murs. Depuis 2020 et l’instauration des dictatures mal éclairées au gaz d’importation des pays de l’Est, les oreilles y ont fleuri.

C’est là, me dit-il en m’indiquant une porte. Un pannonceau annonce : « Ce n’est pas là », une finasserie pour détourner l’attention des services rattachés au ministère de l’ordre moral.
Nous frappons à l’huis. Nous entrons. Posés sur un comptoir en carton recyclé à partir d’emballages de bicyclettes (les seuls véhicules désormais autorisés en ville), plusieurs kits d’alertes semblent nous tendre les bras. J’en saisis un au hasard, l’ouvre et déballe. C’est une alerte rouge cerise avec noyau atomique à lanceur pneumatique à ressorts. Un lance-merde pour les anciens dans le métier. C’est le genre d’alerte dont tout possesseur de la moindre parcelle de pouvoir sur autrui, crapule à la solde du gouvernement, fonctionnaire des services sociaux, élus que trop de pots de vin ont mouillés jusqu’à l’os ont tout intérêt à se méfier : la notice est claire. Comme le sont aussi les avertissements techniques et les risques légaux encourus par le déclencheur.
Exactement ce qu’il me faut. Une poignée de mains pour tout document prouve, si besoin, que jamais je n’ai mis les pieds en ce lieu. Conséquemment, il ne pourra m’être demandé aucune preuve d’un non achat d’alerte.
Parce qu’aujourd’hui claviers, microphones, écrans, stylos, air que l’on respire et ouatères sont pourvus d’oreilles, je n’en dirai pas davantage sur ce que provoque réellement mon lance-merde dont je réserve la primeur au marchand qui m’a pris pour un naze, le con !

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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