Faut être con pour être pauvre

« Monsieur le Président
je vous fais une lettre
y’en a marre d’se fair’ mettre
d’être pris pour des glands
on vient d’s’apercevoir
qu’à force de nous taire
cause qu’on est prolétaire
on est dans le merdoir
Monsieur le Président
c’est fini de nous taire
vos conneries budgétaires
on va vous rentrer d’dans
c’est pas pour vous gâcher
la vie mais faut qu’j’vous dise
not’ décision est prise
demain on va s’fâcher.

Prout et reprout, nom ti tieu ! »

— C’est quoi qu’il a, l’Jeannot ?
— Il a le fayot belliqueux, ça lui turlupine le sphincter.
— Hé, l’Jeannot, ça va ou bien ? C’est quoi-t-est-ce qui t’arrive ?
— C’est qu’i y’a plus de papier. Faites chier les gars. Qui c’est le salopiot qui y est allé le dernier ?

Mal viré, le Jeannot. Faut dire qu’une catastrophe comac, ça te déstabilise plus solide que lui.

— T’es en verve lyrique, le Jeannot. T’as trouvé ça où?
— Faites pas chier et filez-moi du papelard, bordel de chiottes !

Les impôts, ça devait être ça, son inspiration. Les locaux, qu’on se demande si ils sont vraiment si locaux que ça dans le patelin, que les cantonniers c’est nous qu’on y fait ; l’éclairage public, c’est nous qu’on change les lampes, et encore heureux qu’on n’ait pas à pédaler pour fournir le jus ; la cantine scolaire, c’est les retraitées de la commune, qu’a rien de bien commun, on peut me croire, qui s’y collent ; j’en passe, surtout des pires, que le maire, le Gus, on n’a pas tant envie qu’il se retrouve derrière des barreaux, à cause que, sans lui, les levers de coude nous coûteraient bonbon. Le Gus et son bistroquet, faut y voir pour savoir que ça existe. C’est au tonneau que ça se passe, attention, hein, pas çui de la royale, on sait vivre.

« Ben t’en fais une tête, le Jeannot, que t’es tout pâlichon » je lui ai dit.
« Fais pas chier » qu’il m’a répondu, à quoi Nénesse –quel con !–, lui a dit que ça risquait pas, Moi, c’est par pure charité que je lui ai dit ça.

On avait quand même mis le poste à plein tube, au cas où, parce que le Jeannot, fayots ou pas, il a beau être du Puy –en Velay, il rajoute pour notre instruction, quand on lui rappelle qu’il vient de là-bas– il fait pas dans la dentelle.
On a attaqué les premiers verres, ceux qui suivent les prologues, quand a retenti le jingle des infos, pas çui de Noël et ses clochettes. Je dis retenti à cause que question feuilles, y’a longtemps que l’automne a commis ses basses œuvres et que la radio, le Gus la fait s’époumoner comme c’est dieu pas possible.

« Coupe-nous ça, qu’on peut pas s’entendre », a râlé le Jeannot. « Si c’est pour nous dire qu’on est gouvernés par des handicapés atteints de surdité, de mutisme et de cécité, on est au courant. »

Puis, parce qu’il faut bien justifier la soif et le temps qu’on y passe à l’étancher, on a causé. Les impôts, la retraite de rien, les gosses auxquels des vieux cons comme nous n’y comprennent rien surtout quand ils parlent, des bonnes femmes qui nous font plus rêver, des gonzesses qu’on ne risque pas de faire rêver, des riches, des pauvres et des couillons qu’on est, plus des pauvres couillons. Bref, on a philosophé. Surtout le Gus –c’est pas pour rien qu’il est le maire–, Nénesse, Emile, le père Mathieu et le Jeannot.

Ça a démarré fort, du côté de Gus.
« Faut quand même être con pour être pauvre ».
— Ou honnête.
— Des fois, c’est souvent pareil.
— Les riches, y’en a pas des qui sont cons ?
— Si, mais c’est qu’une connerie de façade. En tout cas, c’est pas le même type de connerie.
— Pourtant, pour devenir riche, faut quand même être un brin intelligent, non ?
— Mouais, mais c’est aussi une intelligence de façade, du solide et de la qualité que ça résiste pas possible aux intempéries. Ils font comme si ils étaient intelligents, et du coup, les pauvres, non seulement ils les laissent faire, mais ils en redemandent. C’est comme pour les élections.
— Mais alors pour qu’ils arrêtent d’être pauvres, c’est quoi qui les empêche de faire comme si ils en avaient dans le ciboulot ?
— Parce qu’ils sont réellement cons. Comme nous. Et l La preuve, c’est qu’ils sont pauvres.
— Alors on peut nous baiser comme on veut ?
— Un peu, mon n’veu. Et comme on est vraiment très très cons, on se baise même entre nous. Au lieu de nous unir, on se tape dessus. C’est pour ça qu’il y a des partis. De droite, de gauche ou du centre, c’est bourré de pauvres qui aimeraient bien être riches et avoir du pouvoir, mais ils sont si cons qu’ils préfèrent s’envier mutuellement.
— Alors on peut pas s’en sortir ?
— Si. À condition d’être riche.

À l’épilogue, on a demandé au Jeannot de nous rechanter son hymne.
« Allez, le Jeannot, pousse-nous la chansonnette ! » on l’a encouragé en chœur.
On a bien essayé de l’aider à retrouver les paroles, mais mine de rien, un p’tit blanc plus un autre et quèques autres par dessus pour faire bon poids bonne mesure, ça finit par ne pas compter pour du beurre.

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
Cet article, publié dans actualités, écrits libres, grosse déconnante, les autres, monde rural, philosophie d'ivrogne, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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