Trip australien et diable vauvert

Je roulais tranquillement lorsque j’entends quelqu’un me dire : « Vous seriez pas un peu déjanté ? Arrêtez-vous ».

— Pourquoi ?un banal kangourou vert
— Vous roulez à gauche.

— Oui, et alors, on n’est pas en Australie ?
— Vous avez croisé combien de kangourous ?

En réfléchissant, j’avoue qu’effectivement je n’en ai croisé aucun. Mais de là à passer pour être tête en l’air et être une des causes de l’augmentation des tarifs d’assurance auto-moto, pas question.

« Vous n’êtes pas au courant ? » je lui ai dit.
— Au courant de quoi ?
— L’épidémie. La terrible épidémie qui les a tous tués. Si c’est pas malheureux.
— Si, effectivement, c’est bien malheureux.

Bon je suis pas un mauvais bougre, et c’est vrai qu’on n’était pas en Australie. Du coup j’ai appuyé sur la droite.

« Ho là, ho là ! Comme vous y allez ! Vous vous croyez où ? »  me hurle d’un ton sévère un gendarme motorisé –je les reconnais au bruit que font leurs machines– qui s’avère être la même personne que celle qui m’injoncta l’instant d’avant de couper l’alimentation de mon moteur à injection, en m’enjoignant de garer ma bécane.

— Je sais pas, mais sûrement pas en Australie. Sinon il y aurait des kangourous.
— Ou des koalas. Mais en quoi ça vous autorise à rouler à droite ? Vous avez la carte du Parti ?

Prudemment je l’ai extraite de mon portefeuille en peau d’ornithorynque, la lui ai tendue.

— Ça va, c’est bon, vous pouvez y aller.
« Où ? » je lui ai demandé.
— Au diable vauvert. Vous prenez la N 113, direction Arles. Puis vous prenez à main gauche sur Saint-Gilles. Après, c’est indiqué.

Le pandore parti j’ai mis les gazes. Une vilaine plaie pour n’avoir pas suivi les conseils de quelqu’un qui m’avait dit, ce coup-là tu n’y coupes pas. Conseil que je n’avais pas écouté lorsque je m’étais rendu compte qu’effectivement j’étais déjanté, sans la moindre possibilité de rejanter ni d’enlever sans outil ce fichu pneu foutu. Mon Opinel ! Le couteau avait ripé sur la jante avant d’aller se planter dans la partie charnue située entre le pouce et l’index de ma main droite quand le choc titanesque sur la jante de même matière me l’avait arraché des mains. Première fois de ma vie que je me blessais la même main que celle tenant le coupable instrument. J’y aurais pensé avant, je n’aurais pas perdu mon temps à panser une plaie au lieu de mettre les gaz et de filer sur la 113.

Vauvert.
Temps de chien à ne pas mettre un cochon dehors, ou le contraire, il pleut comme vache qui pisse. Un restau, son menu, sa spécialité : “Veau vert sauce à la diable”. C’est quoi le veau vert, il est daubé ? me méfiai-je. Pas très académique, veau vert, ni bien catholique. Il est vrai qu’on est en terre huguenote.

J’entre, un escogriffe revêche m’accueille, genre aventurier.

— C’est de la daube votre veau ?
— Et pis quoi ? On est pas chez les Gones, et la viande daubée, c’est pas ici que vous en trouverez, ô putaing, cong.
— C’est quoi ce veau vert ?
— C’est un jeune vieau du printemps, mort-né –c’est ce qu’il y a de plous tendre–, élevé sous le mère, cuit sous le braise et servi avec un sauce à la diable.

Il a des problèmes d’élocution, l’aventurier. Où alors…

Les serveuses, deux juvéniles jumelles chevalines, sans doute des filles au pair placées ici, comme elle le confirment pendant qu’elles prennent ma commande, par leur mère qui, ayant perdu son mari, donc leur père, n’a plus les moyens d’assumer leur subsistance, avec la vie de plus en plus chère en Australie, vous pensez, alors imaginez… et encore heureux qu’ils n’aient pas l’Euro.
Ce qui confirme mon hypothèse quant à leurs origines anglo-saxonnes que leur accent dénonçait. Leurs dents aussi.

Une pareille tendreté dans la viande, ça ne s’invente pas. Je jette un oeil sur ma bécane : non, le pneu neuf que j’ai fait poser est à sa place et celui déjanté que j’ai conservé pour aller secouer les puces à cet escroc de garagiste qui m’avait assuré que, pas de problème, ça roulerait, le pneu foutu n’a pas bougé. Vu son état et sanglé comme il était, peu de chances qu’il se carapatât par ses propres moyens bien limités. Pas de la viande, de la bidoche. Que dis-je de la barbaque, de la carne. De la vieille carne. Quant à la sauce à la diable, dieu du ciel ! Bref, du rata.

C’est en levant les yeux au firmament emplafonné que mon oeil gauche, l’impie, s’arrête sur ce genre d’objet qu’on ne s’attend pas à découvrir en un tel lieu, paraît-il restaurant : une paire de gants de boxe. Bleu marine strié de rouge dans un coin. Je reconnais l’Union-Jack. Plus des points blancs qui s’avèrent être des étoiles lorsque je m’en approche. Des gants de boxe australiens !

La viande passe mal. Direction le petit coin par une salle en recoin que je n’avais pas vue, dont un mur est placardé de peaux de bêtes –crocodile, émeu, autruche, serpents– et un autre décoré, et quel décor ! d’un massacre de kangourou dont l’oeil éteint m’adresse comme un reproche. Le temps de contourner un énorme congélateur, me voilà dans la place. C’est face à la majesté de l’Uluru, que j’offre à l’onde enchâssée dans un vécé à la Turque le contenu de mon estomac. Ce qui a pour effet immédiat de me remettre les idées en place et de remettre la lumière dans toutes les pièces, comme un drôle de zèbre Yankunytjatjara me l’a remise la veille quand il m’a trouvé à moitié mort près du gros caillou australien.

Le drôle d’accent de mon hôte, son côté aventurier à la Crocodile Dundee, les hippojumelles… j’aurais dû m’en douter et me méfier. Plus le rata. Me revient l’énoncé gastronomique du clone foireux de Paul Hogan : vieau du printemps, mort-né et élevé sous le mère. Et j’ai gobé ça –mots et mets– quel con ! J’hésite entre du crocodile qui aurait longuement vécu dans une fosse septique, du foie de kangourou que de trop nombreux et violents combats de boxe auraient saturé de toxines, du pavé d’autruche octogénaire qu’une crise de tétanie aurait emportée, de l’émeu qui aurait pris ses bains dans des mares de naphte. Au final, et à cause des gants de boxe, j’opte pour le kangourou.
Ce qui se confirme quand je soulève le couvercle du congélateur. Ce con de flic m’a bien envoyé au diable vauvert.

Je règle ma note d’un « allez vous faire foutre ! », enfourche ma bécane, démarre et file droit sur Alice Springs par la 244. Il fait dans les 40 degrés, ça poudroie, ça vibroie, ça ondule, ça mirage. Mon pot d’échappement joue du didgeridoo.

«Yeah !» exulte un kangourou que j’ai pris en stop. « Quel trip!»

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A propos pierrevaissiere

On avait réussi à collecter une dizaine de mots qui parlent de l'olibrius qui écrit ces âneries, et voilà, ils se sont échappés. C'est pourtant pas faute de les avoir tenus en laisse.
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